MANAGEMENT ET PENSEE SYSTÉMIQUE
Compilation et adaptation des textes suivants :
- L’approche systémique et
la technologie de l’éducation, Jacques Lapointe, Université Laval
- Management et
complexité : concepts et théorie, R.-A.Thietart, 2000
1 L'APPROCHE
SYSTÉMIQUE
Le présent chapitre est essentiellement constitué d'une adaptation du texte de Jacques Lapointe " L’approche systémique et la technologie de l’éducation".
1.1 Le rationalisme et la systémique
Parmi les procédés utilisés pour développer le savoir humain, la méthode expérimentale, parfois qualifiée de scientifique, d'analytique ou de rationaliste, semble
celle qui, en Occident, a eu l'impact le plus important. Le savoir obtenu par cette méthode est qualifié de scientifique, d'objectif et il diffère du sens commun. Il est créé par une approche
rigoureuse, contrôlable et susceptible de remises en question continuelles des principes, des lois et des théories qu'elle élabore. Cette méthode s'appuie sur certaines règles qu'on peut
présenter de la façon suivante: "...la diversité et la complexité de la réalité peuvent se réduire par le biais d'expériences dont les résultats seront validés par leur récurrence, et la
connaissance peut s'obtenir par la réfutation d'hypothèses... la caractéristique essentielle de la science est sa méthode réductionniste".
Le précepte du réductionniste est devenu synonyme de la méthode, le fondement même de la méthode expérimentale. Ce précepte est basé sur une conception de la science selon laquelle il serait
impossible de parvenir à comprendre les systèmes complexes si l'on n'avait pas commencé au préalable par isoler les diverses parties qui les composent.
La science occidentale, en général, préconise cette approche héritée d'Aristote et rendue "opérationnelle" par Descartes (1637). Il énonce ainsi les quatre
préceptes observés dans son célèbre "Discours de la méthode".
· "Le
premier était de ne concevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment pour telle, c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention...
· Le
second de diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.
· Le
troisième de conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus
composés...
· Et
le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre".
Cette approche a pour objectifs de connaître, d'expliquer, de comprendre, de prédire et de contrôler la réalité.
Une autre caractéristique importante de la méthode scientifique est sa prétention à l'universalité. Elle domine depuis plus de deux cents ans la pensée scientifique
occidentale et est appliquée dans tous les domaines du savoir humain.
Cette prétention a eu des conséquences qui n'ont pas toujours été positives. Mentionnons:
-
la fragmentation du savoir en autant de domaines qu'il y a de phénomènes à étudier;
-
l'isolement des disciplines scientifiques les unes envers les autres d'une part, et face au monde réel d'autre part ;
-
l'exigence de définir, de façon étroite, les problèmes que nous affrontons;
-
la surspécialisation;
-
une difficulté grandissante pour les spécialistes de communiquer entre eux;
-
une efficacité "douteuse" face à la résolution de problèmes qualifiés de complexes.
Traitant de l'approche expérimentale, Checkland ajoute qu'"étant aujourd'hui, conscient de l'incapacité manifeste, des pays les plus avancés sur le plan
scientifique, à résoudre les problèmes du monde réel (par opposition aux problèmes artificiels de type laboratoire), on se demande si la fragmentation de la science en plusieurs disciplines
isolées n'est pas une de ses principales faiblesses".
Ces doutes émis par plusieurs scientifiques sur l'inefficacité du précepte réductionniste s'amplifient avec l'apparition d'un nouveau phénomène : la
complexité. Depuis une cinquantaine d'années, nous devons, pour résoudre les problèmes du monde réel, nous attaquer à l'étude d'ensembles de plus en plus complexes. Plusieurs des technologies que
nous utilisons aujourd'hui ont des effets sur l'environnement qui dépassent le niveau local pour atteindre une dimension planétaire. Ce phénomène de complexification des ensembles a fait
ressortir, avec acuité, les limites de la méthode expérimentale. Ashby, en 1956 déjà, décrivait la situation en ces termes:
"Aujourd'hui la science se trouve en quelque sorte sur une ligne de partage. Pendant deux siècles
elle a étudié des systèmes intrinsèquement simples... Le fait qu'un dogme comme 'faire varier les facteurs un par un' ait pu être admis pendant un siècle, montre que l'objet des recherches
scientifiques était dans une large mesure les systèmes qu'autorisait justement cette méthode, car une telle méthode est souvent totalement impropre à l'étude des systèmes complexes... Jusqu'à une
époque récente, la science a eu tendance à concentrer son attention sur les systèmes simples et, notamment, sur les systèmes réductibles par l'analyse"
Ceci fait nous incite à explorer des méthodologies susceptibles de mieux composer avec la complexité des phénomènes qui nous entourent sans les isoler de
l'environnement dans lequel ils naissent et évoluent.
Ces situations, dites complexes, sont caractérisées par un ou plusieurs des attributs suivants :
- Elles sont floues, changeantes et peu structurées.
- Elles peuvent être étudiées sous différentes perspectives, sous
différents angles, en fonction de plusieurs structures cognitives et de divers systèmes de valeurs.
- On y retrouve rarement des relations causales simples, mais
plutôt des relations de type circulaire.
- Il y a possibilité d'émergence d'effets pervers et de propriétés
contre-intuitives qu'on ne peut déduire des propriétés des sous-ensembles qui les constituent.
- Elles imbriquent plusieurs problèmes relativement simples à
première vue mais qui ne peuvent se résoudre individuellement sans affecter les autres.
- Elles sont caractérisées par une variété importante de
sous-ensembles possédant des fonctions spécialisées et organisées en niveaux hiérarchiques internes.
Ces situations, qualifiées de complexes, correspondent assez bien à celles que nous devons affronter dans le domaine du management de projet.
Depuis une trentaine d'années, la prise de conscience de la nécessité de composer avec la complexité, a créé deux tendances contre-analytiques.
La première repose sur les hypothèses qu'un ensemble possède des propriétés émergentes qui se révèlent beaucoup mieux par
l'étude du tout que par celle des parties qui les constituent. Dans les systèmes complexes, on prétend qu'il est impossible d'atteindre la compréhension de l'ensemble comme un tout par
l'étude exclusive de ses parties. "aujourd'hui ... les objets à expliquer sont considérés comme parties de plus grands touts, plutôt que comme des touts qu'il faut décomposer en parties" [Ackoff
(1972)].
La seconde insiste sur le fait que la connaissance de l'objet doit passer par l'étude des relations et des interactions
qu'a cet objet avec son environnement. "Un phénomène demeure incompréhensible tant que le champ d'observation n'est pas suffisamment large pour qu'y soit inclus le contexte dans lequel ledit
phénomène se produit" [Watzlawick et al. (1972)]. C'est l'opposé du précepte réductionniste qui préconise la décomposition, la réduction et l'isolement, de l'objet ou du phénomène de son
environnement pour mieux l'étudier.
Ce phénomène de complexification des ensembles qui nous entourent, la tendance à considérer les touts plutôt que les parties et la croyance qu'on ne peut extraire
un ensemble de son environnement sans en modifier la nature nous amènent à explorer des approches autres que le rationalisme. Dans ce contexte, la systémique nous apparaît capable de combler
certaines des lacunes ou des insuffisances caractérisant l'approche expérimentale.
Une comparaison, quelque peu caricaturale, faite par de Rosnay des approches analytique et systémique fait bien ressortir les aspects qui les distinguent (voir
tableau suivant).
Les approches analytique et systémique sont fondées sur des postulats épistémologiques différents préconisent des façons différentes de percevoir la réalité,
utilisent des méthodologies qui leur sont propres et abordent l'étude d'ensembles possédant des niveaux de complexité divers.
Un bref aperçu historique du développement de la systémique nous aidera à mieux comprendre cette dernière et à mieux la distinguer de la méthode
expérimentale.
Tableau 1: Les approches analytique et systémique
|
Approche analytique
|
Approche systémique
|
|
Isole: se concentre sur le éléments
|
Relie: se concentre sur les interactions entre les éléments
|
|
Considère la nature des interactions
|
Considère les effets des interactions
|
|
S'appuie sur la précision des détails
|
S'appuie sur la perception globale
|
|
Modifie une variable à la fois
|
Modifie des groupes de variables simultanément
|
|
Indépendante de la durée:les phénomènes considérés sont réversibles
|
Intègre la durée et l'irréversibilité
|
|
La validation des faits se réalise par la preuve expérimentale dans le cadre d'une théorie
|
La validation des faits se réalise par comparaison du fonctionnement du modèle avec la réalité
|
|
Modèles précis et détaillés, mais difficilement utilisables dans l'action (exemple: modèles économétriques)
|
Modèles insuffisamment rigoureux pour servir de base de connaissances, mais utilisables dans la décision et l'action
|
|
Approche efficace lorsque les interactions sont linéaires et faibles
|
Approche efficace lorsque les interactions sont non linéaires et fortes
|
|
Conduit à une action programmée dans son détail
|
Conduit à une action par objectifs
|
|
Connaissance des détails, buts mal définis
|
Connaissance des buts, détails flous
|
1.2 Le développement de la systémique
Le concept "moderne" de système s'est peu à peu construit aux États-Unis depuis les années 1940. Il provient de différents domaines, mais il faut signaler les
contributions spéciales provenant de la biologie, des mathématiques, de la physique, de l'ingénierie et de la gestion. Il faut de ces différents domaines retenir les apports significatifs de V.
Bertalanffy, N. Wiener, C.E. Shannon, W. Weaver, et J.W. Forrester.
Professeur de mathématiques au Massachusetts Institute of Technology depuis 1919, Wiener, après avoir travaillé au développement d'appareils de pointage automatique
pour canons anti-aériens, en arrive à la conclusion que: "pour contrôler une action finalisée (orientée vers un but), la circulation de l'information nécessaire à ce contrôle doit former 'une
boucle fermée permettant d'évaluer les effets de ses actions et de s'adapter à une conduite future grâce aux performances passées" . C'est la découverte de la boucle de rétroaction et la
naissance de ce que Wiener appellera la cybernétique qui aura pour but principal l'étude des régulations chez les organismes vivants et les machines construites par l'homme.
Von Bertalanffy, biologiste, présente, dès 1937, le concept de "système ouvert" qui évoluera petit à petit vers la "théorie du système général" (General System
Theory). Le but de cette théorie générale était de dégager des principes explicatifs de l'univers considéré comme système à l'aide desquels on pourrait modéliser la réalité. Bertalanffy
proclamait alors: "...il y a des systèmes partout". Ceci revient à dire que l'on peut observer et reconnaître partout des objets possédant les caractéristiques des systèmes. C'est-à-dire des
totalités dont les éléments, en interaction dynamique, constituent des ensembles ne pouvant être réduits à la somme de leurs parties. "De tout ce qui précède, se dégage une vision stupéfiante, la
perspective d'une conception unitaire du monde jusque là insoupçonnée. Que l'on ait affaire aux objets inanimés, aux organismes, aux processus mentaux ou aux groupes sociaux, partout des
principes généraux semblables émergent" [Le Moigne (1977)].
En 1949, Claude Shannon, ingénieur des télécommunications chez Bell, et W. Weaver publient un ouvrage important sur "la théorie mathématique de la communication" et
élaborent une théorie de l'information. À l'exception des systèmes relatifs à l'humain, avant les années 1950, la science représentait des entités traitant de la matière ou de l'énergie, mais pas
de l'information. Depuis Shannon, on reconnaît que l'information peut être traitée par une machine, une plante ou un animal.
Leur théorie présente la communication comme un processus responsable de la transmission d'informations, sous forme de messages, entre un émetteur et un récepteur
par le biais d'un ou de plusieurs réseaux qui agissent comme support. Le message est constitué de symboles structurés selon certaines règles. Il est codé, émis par une source puis transporté par
un canal. À la fin du réseau, le message est reçu, décodé et traduit en informations significatives pour le destinataire. Des perturbations, appelées "bruits", peuvent intervenir au niveau de la
transmission et altérer le sens du message.
Petit à petit, la cybernétique, la théorie des systèmes et de l'information s'étendent à l'entreprise, à la société et à l'écologie. J. W. Forrester, ingénieur
électronicien et professeur à la "Sloan School of Management" du MIT, crée en 1961 la dynamique industrielle. Dans ce cadre, il considère l'entreprise en tant que systèmes cybernétiques et tente,
par la simulation, de prévoir son comportement. Plus tard, il étend cette approche aux systèmes urbains et en 1971, il crée une nouvelle discipline, la "dynamique des systèmes".
Ces découvertes donnent naissance à de nouveaux outils conceptuels, à de nouvelles façons de définir la réalité et permettent de faire face à un phénomène nouveau,
celui de la complexification des ensembles avec lesquels nous devons composer.
1.3 Les préceptes de l’approche systémique
Comme nous l'avons vu précédemment, la systémique se veut une réaction à plusieurs tendances. Signalons l'étude de la complexité grandissante des ensembles qui nous
entourent, l'application quasi universelle de la méthode scientifique, l'irréductibilité de certains phénomènes, l'isolement et la dispersion du savoir, la tendance de la science contemporaine à
ne plus isoler et décortiquer les ensembles mais à les regarder à travers des totalités de plus en plus vastes, l'isomorphisme de concepts de lois et de modèles dans différents domaines de la
connaissance et la nécessité de développer des modèles de résolution de problème transférables dans les conditions du monde réel.
Aux quatre préceptes de l'approche analytique énumérés précédemment, Le Moigne (1977) en propose quatre autres qu'il qualifie de préceptes du "Nouveau discours de
la méthode". Au précepte de l'évidence, il oppose la pertinence, au réductionnisme le globalisme, au causalisme le téléologique et à l'exhaustivité l'agrégativité.
· "Le
précepte de la pertinence: Convenir que tout objet que nous considérons se définit par rapport aux intentions implicites ou explicites du modélisateur. ...
· Le
précepte du globalisme: Considérer toujours l'objet à connaître par notre intelligence comme une partie immergée et active au sein d'un plus grand tout. ...
· Le
précepte téléologique: Interpréter l'objet non pas en lui-même, mais par son comportement... Comprendre en revanche ce comportement et les ressources qu'il mobilise par rapport aux projets que,
librement, le modélisateur attribue à l'objet. ...
· Le
précepte de l'agrégativité: Convenir que toute représentation est simplificatrice, non pas par oubli du modélisateur, mais délibérément. ...".
Ces préceptes constituent de nouvelles hypothèses, des règles sur la façon de concevoir la réalité et de lui attribuer certaines propriétés. Ils révèlent des
prémisses différentes de celles préconisées par l'approche expérimentale.
1.4 Quelques définitions du mot système
Le mot système dérive du grec "systema" qui signifie "ensemble organisé".
Voici quelques définitions du mots système selon différents auteurs :
"Un système est un ensemble d'éléments en interaction dynamique, organisés en fonction d'un but" [de Rosnay].
"Un objet qui, dans un environnement, doté de finalités, exerce une activité et voit sa structure interne évoluer au fil du temps, sans qu'il perde pourtant son
identité unique" [le Moigne].
"Un modèle d'une entité totale; lorsqu'appliqué à l'activité humaine, il se caractérise en termes de structure hiérarchique, de propriétés émergentes et de réseaux
de communication et de contrôle. Lorsqu'appliquées à des ensembles naturels ou des ensembles conçus par l'homme, les propriétés émergentes qui s'en dégagent en constituent la caractéristique
première" [Checkland]. De plus, il ajoute que "... un ensemble complexe peut posséder des propriétés qui se retrouvent au niveau de l'ensemble, mais qui ne sont pas significatives ou pas
représentatives des parties qui le composent. Ce sont des propriétés émergentes".
Les notions de système englobent des propriétés telles que l'émergence, l'interaction, l'interdépendance, la finalité, l'identité et l'évolution. Il est important
d'ajouter ici que les systèmes n'existent pas dans la réalité. C'est un "construit" théorique, une hypothèse, une façon parmi d'autres de concevoir les ensembles. Cependant, nous pouvons observer
une multiplicité d'entités concrètes existant dans la nature et illustrant les notions de système présentées précédemment. La nature elle-même constitue une immense totalité (système) englobant
des sous-ensembles (sous-systèmes) comme l'homme qui lui-même est formé de sous-sous-ensembles.
1.5 La dynamique des systèmes
L'approche systémique insiste sur les transformations qui se produisent à l'intérieur des ensembles que l'on étudie. Ces transformations ou changements résultent de
modifications plus ou moins contrôlées que subissent les intrants provenant d'autres systèmes ou de l'environnement. Ces transformations produisent des extrants qu'absorbent d'autres systèmes ou
l'environnement.
Chaque système, chaque ensemble effectue des changements dans les flux d'énergie, de matière ou d'information qui le traversent. Ces changements caractérisent sa
fonction et son dynamisme.
Tout ensemble ne pouvant transformer des intrants en extrants ne sera pas considéré comme un système. La notion de système présuppose cette propriété de pouvoir
changer, modifier, transformer un intrant en extrant.
L’analyse de ce processus de transformation des intrants en extrants est à la base de la dynamique des systèmes.
1.6 L’approche systémique
Comme le souligne de Rosnay, il semble que notre éducation ne nous ait pas incités à avoir une vision globale de l'univers et des ensembles qui nous entourent. La
réalité, telle que présentée tout au long de nos études, a toujours été découpée en disciplines ou portions de réalité fragmentées et isolées. A cause de cette formation, il nous est difficile de
la considérer dans sa totalité, sa complexité et sa dynamique. Pour sa part, le concept de système s'efforce de relier les ensembles au lieu de les isoler, s'appuie sur la perception globale
plutôt que sur l'analyse détaillée, considère les interactions plutôt que les éléments, insiste sur l'étude des transactions qui ont lieu aux points d'interface entre le système et
l'environnement et nous donne une vision axée sur les aspects dynamiques et interactifs des ensembles qui composent la réalité.
Ce concept de système nous aide à observer la réalité en la considérant comme étant formée d'ensembles dynamiques interreliés. De plus, il favorise l'application
d'une approche qui nous incite à réfléchir sur les buts pour lesquels les systèmes sont mis en place, à découvrir les relations existant entre les finalités et les structures. Connaissant les
buts d'un système, nous sommes en mesure d'en évaluer régulièrement les extrants et d'exercer des contrôles sur ses différents aspects. Cette approche exige également que nous concentrions notre
attention sur la réalisation des objectifs qui justifient l'existence d'un système et sur les critères nous permettant d'en vérifier la performance.
L'application du concept de système à la définition et à la résolution des problèmes nous fournit une stratégie de prise de décisions dont les aspects les plus
évidents sont:
-
une insistance marquée sur l'identification et la définition, des finalités et des objectifs du système ainsi qu’une énumération de critères et d'indices
suffisamment précis et nombreux nous permettant d'en vérifier "objectivement" le degré d'atteinte;
-
un examen minutieux des différents aspects qui caractérisent les intrants;
-
une identification des meilleures alternatives possibles concernant les structures favorisant l'atteinte des objectifs d'un système;
-
l'identification, l'intégration et la mise en oeuvre de mécanismes auto-correctifs (rétroaction/régulation) ajustant les objectifs du système à ceux de
l'environnement et les extrants aux objectifs du système;
-
l'analyse du système global en sous-systèmes, en repérant les intrants et les extrants de chaque unité et leurs points d'interface avec d'autres systèmes et avec
l'environnement;
-
l'implantation progressive du système et l'évaluation des extrants par rapport aux critères de performance identifiés au préalable.
Compte tenu du concept de système et de ses propriétés, il y a dans l'approche systémique plusieurs règles, plusieurs sous-entendus qui doivent être appliqués et
respectés. Mentionnons entre autre la règle du "reliquat non-résolu" . Pour l'essentiel, cette règle stipule que " l'on ne doit jamais se fixer comme but de résoudre totalement et
définitivement un problème, mais que l'on doit se borner à tenter de l'améliorer ou de l'atténuer, ..." (Watzlawick, 1980).
2 LA COMPLEXITE
Dialogue entre deux savants : "La complexité, c'est ce que
vous ne comprenez pas", dit le premier, "Vous ne comprenez pas la complexité ” , répond le second (Casti, 1994 : 269)
2.1 Complexité ! Vous avez dit complexité ?
La complexité est un concept subjectif. Elle est fonction de la manière dont on la regarde et de qui
la regarde. Ce qui était complexe, il y a cinq cents ans, la dynamique céleste par exemple, ne l'est plus ou l'est plus encore, mais d'une autre manière, aujourd'hui. Si pour représenter le
mouvement des planètes, les anciens avaient recours à un mécanisme compliqué de sphères emboîtées les unes dans les autres, Newton, dans les pas de Copernic, Kepler et Galilée, se contente de
deux seules variables : la distance et la masse. Son regard est différent et tout semble s'éclairer.
La complexité d'un système est ainsi une propriété combinée du système et de son interaction avec un
autre système : l'observateur par exemple. Comme d'Espagnat (1991) le fait remarquer, la science ne nous décrit pas les choses elles-mêmes, mais l'ensemble de notre expérience humaine des choses.
C'est notre pensée qui contribue à créer les atomes ou du moins à faire en sorte que la description du réel prenne la forme d'une description en termes d'atomes. D’Espagnat rejoint là le
philosophe autrichien Wittgenstein (1921) qui postulait que c'est le langage, et donc notre culture, qui crée notre réalité, notre manière de voir et de penser. Dans le même esprit, la manière
dont on mesure influence ce qui est observé. Le système à l'étude semble réagir et se comporter de manière différente en fonction des instruments d'observation utilisés. C'est le cas, par
exemple, des photons et électrons qui changent leur nature, corpusculaire ou ondulatoire, selon le mode d’observation adopté. Si, même dans les sciences physiques, l’absolu n’existe pas, que dire
alors des systèmes sociaux ! On peut affirmer qu'au-delà d'une définition de la complexité, cette dernière réside autant dans les yeux de celui qui la regarde et de sa manière de regarder que
dans les propriétés du système observé, ce qui rend les choses encore plus .... complexes.
2.2 Qu’est-ce que la complexité ?
La complexité peut être caractérisée par la présence d’un nombre important d’éléments indépendants
en interaction. Ces éléments sont nécessaires pour reproduire les fonctions des systèmes auto-organisés, auto-reproducteurs, apprenants et adaptatifs. Elle peut aussi être décrite comme un
phénomène d'apparence aléatoire induit par des lois simples. On peut également la définir par son contraire, en mettant en évidence ce qui illustre les systèmes simples.
À l’opposé de ce qui est complexe, la simplicité se caractérise par :
1° un comportement prévisible. Dans un système simple, les comportements sont faciles à prédire si
l'on connaît les variables d'entrée agissant sur le système. Les systèmes complexes, quant à eux, génèrent des comportements contre intuitifs, "a-causaux", pleins de surprises où il n'est pas
possible de retracer le cheminement des effets des variables à l'entrée du système ;
2° un nombre limité d'interactions et de boucles de rétro-action. Il y a peu de composants. Les
systèmes complexes ont, en général, des boucles nombreuses qui permettent au système de se restructurer ou de modifier le schéma d'interaction entre ses variables ;
3° une prise de décision centralisée. Dans les systèmes simples, le pouvoir est généralement
concentré chez un ou un petit nombre de preneurs de décisions. Dans les systèmes complexes, il y a une diffusion de l'autorité. Un grand nombre d'actions se combinent et induisent le comportement
du système ;
4° une décomposition possible. Les interactions entre composants du système sont faibles. Si les
liens sont rompus, le système continue à se comporter comme par le passé. Le système peut ainsi être décomposé. En revanche, un système complexe est difficilement décomposable. Négliger une
partie du système détruit des aspects essentiels de son comportement et de sa structure. Ceci nous donne en passant les limites des approches réductionnistes selon lesquelles, afin de pouvoir
étudier un problème complexe, on peut le décomposer en une série de sous-problèmes plus simples.
Cramer (1993) propose une autre définition. Il suggère de quantifier la complexité par le nombre (N)
d’états distincts d’un système ou plus exactement par son logarithme (K)=log N. Il définit ainsi trois grands niveaux de complexité. Tout d'abord, la complexité sous-critique qui caractérise les
systèmes dont les états peuvent être décrits par une information simple. C'est le cas des systèmes strictement déterministes qui permettent une prédiction exacte comme, par exemple, la mécanique
céleste de Newton. À l’opposé, Cramer définit un autre niveau de complexité : la complexité fondamentale. Ici, la description du système est aussi complexe que le système lui-même. C’est-à-dire
que la quantité d'information nécessaire pour décrire les états du système est égale au nombre d'états. Bien que différents, nous retrouvons rassemblés là les systèmes ergodiques et chaotiques.
Les systèmes chaotiques, à la différence des systèmes ergodiques, sont pilotés par des lois simples alors que les systèmes ergodiques sont de nature aléatoire. Enfin, entre ces deux niveaux de
complexité, Cramer place la complexité critique. Le système de complexité critique est caractérisé par la présence d'un phénomène sous-jacent de complexité fondamentale d'où émergent des
structures simples et déterministes correspondant aux critères de la complexité sous-critique. On retrouve ici les systèmes biologiques, les organismes vivants et les espèces.
2.3 Un
changement de paradigme
La complexité se définit ainsi par la variété des éléments composant un système et par les
interactions entre ces derniers. Elle tient aussi au fait que, dans un système richement organisé, on observe une part d'incertitude, tenant soit aux limites de notre connaissance, soit aux
caractéristiques du phénomène observé. La notion de complexité implique celle d'émergence plausible du nouveau. Un système vivant, par exemple, est capable de créer de nouvelles formes, de
nouvelles structures. Cette création se fait sans l'intervention d'une autorité centralisée. On ne peut se référer ici à l'existence d'un système de contrôle extérieur qui réorganise et oriente
en fonction des aléas.
Les caractéristiques de richesse des éléments en interaction et d'imprévisibilité des effets se
retrouvent au sein des organisations.
Dans les organisations, les démarches systématiques de planification, de coordination co-habitent
avec les tâtonnements, les impulsions, les hésitations. Le rationnel, le linéaire et le planifié où le risque est mesuré, évalué, assumé par un acteur unique est mélangé à l'intuition et le
hasard. Le formel, le structuré, l'induit est confronté à l'informel, le non-structuré, l'autonome. Dans le premier cas, la décision suit une progression ordonnée d'identification du problème, de
recherche de solutions, de sélection. Dans le second, la décision trouve son origine dans des "poubelles organisationnelles" où les solutions attendent que les problèmes émergent afin de pouvoir
y apporter une réponse.
L'élaboration de séquences d'actions prédéterminées semble dès lors vouée à l'échec, puisque l'on ne
peut prédire avec certitude l'enchaînement d'actions et de réactions que peut déclencher une action sur le système. L'incertitude de l'action pose en effet des problèmes de gouvernabilité à un
modèle fondé sur le "paradigme" de la commande et du contrôle. La volonté de maîtriser le comportement du système conduit à imposer aux acteurs un ordre normatif qui renforce l'ingouvernabilité
du système, car il tend à supprimer les désordres internes ou externes qui, tout en menaçant le fonctionnement du système, contribuent à son organisation. Autrement dit, dans un contexte
d'interdépendance, la centralisation du pouvoir au sommet de la hiérarchie et l'idée corollaire d'une stratégie qui s'appliquerait du haut vers le bas ne peut fonctionner. Elle bloquerait les
capacités autonomes des individus et ne tiendrait pas compte des interactions entre les différents niveaux hiérarchiques et entre les composants, empêchant ainsi la nécessaire collaboration des
différents acteurs.
Appréhender un phénomène sous l’angle de la complexité nous pousse à remettre en cause les démarches
linéaires classiques, à s’interroger sur le paradigme de la commande et du contrôle et à ne plus accepter les distinctions simplificatrices de cause et d’effet, d’autonomie et d’indépendance,
d’ordre et de désordre. Nous entrons là dans le domaine de la dynamique et du non-linéaire.
2.4 Les
systèmes dynamiques non-linéaires
Les systèmes dynamiques non linéaires sont partout présents dans la nature : du temps qu'il fait à
l'écoulement des fluides en passant par l'évolution de populations d'insectes. Ces systèmes se retrouvent également dans le social. Les organisations humaines sont composées d'acteurs multiples
en interaction dont les conséquences attachées à leurs actions sont rarement directes et instantanées. Des acteurs multiples avec des agendas, des valeurs, des cadres de référence divers à
l'intérieur et à l'extérieur de l'organisation essaient de coordonner leurs actions, échanger de l'information, interagir de différentes manières et ceci de façon dynamique. C'est ainsi que les
actions d'hier sont à l'origine de réactions aujourd'hui qui mènent, à leur tour, à de nouvelles actions demain. Dans le même esprit, les actions mises en œuvre par certains acteurs influencent
et peuvent contredire celles qui sont initiées par d'autres. La conséquence est qu'aucune relation directe n'existe entre les différentes actions et acteurs de l'organisation.
Par exemple, dans le domaine de la formation de la stratégie, on observe généralement que les
approches systématiques, coordonnées, planifiées sont combinées au tâtonnement, aux hésitations et aux réponses impulsives. Dans cette situation, le processus n'est pas aussi linéaire et lisse
qu'un esprit rationnel pourrait l'imaginer. Le processus rationnel, linéaire, planifié est mélangé à l'intuition, au hasard et aux autres processus dans lesquels plusieurs acteurs internes et
externes agissent et interagissent, hésitent, tirent partie d'opportunités, en ratent d'autres et ceci de manière dynamique. On a également observé que le processus de formation de la stratégie
était composé d'une dimension induite et d'une dimension émergente, d'une dimension délibérée et d'une dimension autonome, d'une dimension structurée et d'une dimension anarchique, d'une partie
formelle et d'une partie informelle. Enfin, Pettigrew (1990) a suggéré que les changements stratégiques avaient des causes multiples et pouvaient mieux être représentés sous forme de boucles que
sous l’aspect de liens directs.
Dans les systèmes dynamiques non linéaires, plusieurs forces sont en jeu. Certaines poussent vers
l’instabilité et le désordre. D’autres, au contraire, mènent à la stabilité et à l’ordre. La combinaison de ces forces conduisent à plusieurs états. Lorsque les forces d’ordre et de stabilité
dominent, comme dans le cas de boucles de rétroaction négatives qui ramènent le système vers son régime initial, on observe un état stable. Lorsque les forces de désordre et d’instabilité
prévalent, quand des boucles de rétroaction positives poussent le système au-delà de son régime d’origine, on observe une instabilité explosive. C’est lorsque nous nous trouvons dans la présence
équilibrée des deux types de forces, l’une qui ramène le système à son origine (rétroaction négative) et l’autre qui le pousse en dehors de son régime (rétroaction positive), qu’un état
particulièrement intéressant peut être observé : les équilibres complexes.
Dans l'état des équilibres complexes, plusieurs situations peuvent se produire. Tout d’abord, le
système peut adopter un équilibre stable. C’est le cas de l’attracteur point. Ensuite, le système peut avoir un équilibre périodique (attracteur périodique). Le système revient régulièrement à
des états rencontrés précédemment. Le système peut également adopter un équilibre dit complexe dans lequel des formes d’ordre vont apparaître loin des équilibres stables précédents, à la
frontière du chaos. Enfin, le système peut révéler un comportement erratique. D’une part, ce dernier peut prendre la forme d’un bruit déterministe (déterministe, car les lois sous-jacentes sont
de nature déterministe). D’autre part, le comportement peut être contenu à l’intérieur d’une enveloppe d’aspect étrange : l’attracteur étrange, selon la terminologie du mathématicien Ruelle
(1991). Nous sommes alors dans le chaos déterministe.
Dans les organisations, également, des forces contraires s’opposent. Certaines forces poussent le
système vers l’ordre et la stabilité. Il s’agit, par exemple, de la planification, du contrôle, des structures. D’autres peuvent créer de l’instabilité et du désordre, comme l’innovation,
l’initiative individuelle et toutes les formes d'expérimentation. Le jeu de ces forces aura tendance à pousser ce système dynamique non linéaire que sont les organisations vers le domaine des
équilibre complexes. Les organisations s'appuient sur l'ordre et la stabilité pour assumer leur mission. Comme le notent Daft et Lengel (1984 : 192), “ en réaction à la confusion issue de
l’environnement et des différences internes, les organisations doivent créer un niveau acceptable d’ordre et de certitude ”. Ils rejoignent là Barnard (1968 : 6) pour qui “ la survie d’une
organisation dépend du maintien d’un équilibre de nature complexe dans un environnement en continuelle fluctuation ”. L’ordre est aussi nécessaire pour permettre aux acteurs de se placer au sein
d’une structure de pouvoir et d’une hiérarchie. L’ordre également contribue à la fermeture d’un système trop complexe pour un cerveau limité sur le plan cognitif... Comme Weick (1979 :3) le
suggère, l’organisation peut être “ définie comme une grammaire établie de manière consensuelle dans le dessein de réduire l’ambiguïté... ”. L’ordre, enfin, permet de créer l’apparence de la
certitude. Par exemple, le recours à des procédures de décision standardisées est fait dans le but d ’"éviter " l’incertitude (Cyert et March, 1963). Avec la certitude, les méthodes rationnelles
de management peuvent être appliquées. De plus, la dissonance cognitive, créée dans l’esprit des gestionnaires lorsque ces derniers sont confrontés à un problème qu’ils savent impossible à
résoudre, peut être réduite.
Le contrôle mis en place au sein des organisations procède de la même logique : maîtriser ce que
l’organisation fait. En tant qu’outil formel de management, le contrôle contribue à un meilleur suivi et coordination des différentes tâches que l’organisation doit mettre en œuvre pour mener à
bien sa mission. La planification, de même, est utile pour faciliter la prise de décisions importantes et risquées (Sinha, 1990). De même, la planification, en fournissant un support à
l’information et en encourageant la communication (Quinn, 1980), est un moyen pour traiter de décisions caractérisées par de nombreuses ramifications complexes. Grâce à la décomposition d’un
objectif général en tâches élémentaires, la planification améliore la lisibilité de l’organisation et celle de ses nombreux liens avec l’environnement. Elle aide à la fermeture d’un système trop
complexe pour être appréhendé de manière globale.
Les organisations, cependant, créent aussi du désordre. Par exemple, les travaux sur l’ “
intrapreneur ” (Burgelman, 1983, Bygrave, 1989) illustrent la manière suivant laquelle certaines organisations développent les instabilités nécessaires pour expérimenter différentes innovations.
En donnant aux acteurs une liberté suffisante pour expérimenter diverses manières de faire ou en leur donnant suffisamment de ressources pour explorer sans contrainte de nouveaux domaines,
l’organisation construit un catalogue de réponses à des demandes différentes et inconnues de l’environnement concurrentiel. Dans le même esprit, la mise en œuvre de nouvelles manières de faire en
parallèle de formes plus traditionnelles s’inscrit dans une perspective analogue. L’objectif est encore d’expérimenter et d’apprendre divers modes de travail qui peuvent dans le futur devenir le
modèle dominant.
Nonaka
rappelle que “ pour qu’une organisation puisse évoluer de manière continue, il est nécessaire de laisser de la liberté à ses composantes afin qu’un conflit créatif puisse émerger ”. Ce faisant,
l’organisation est mieux à même de remettre en question ses manières de procéder et de trouver le chemin le mieux approprié. Enfin, Pascale (1990) décrit l’organisation qui s’auto-renouvelle comme
étant celle qui délibérément crée une instabilité interne. L’expérimentation, l’innovation et l’initiative individuelle sont ainsi des sources de désordre qui tendent à pousser l’organisation en
dehors du chemin programmé, en dehors de son déséquilibre.